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L’AUTOBIOGRAPHIE

AUTOBIOGRAPHY

La planche Palatinus latinus 1993 11v constitue une autobiographie composée par Opicino de Canistris en forme de récipient, dont les 40 cercles concentriques correspondent aux premières 40 années de la vie d’Opicino. Reproduite dans l’ouvrage, et traduite en intégralité, elle fait également l’objet d’une reconstruction permettant au lecteur de situer l’emplacement de chacun des textes qui la compose. Cette reconstruction est reproduite ci-dessous, ainsi que le texte intégral de cette autobiographie. 

Notes autobiographiques [1]

[A]

Ceci est le jugement spéculaire de ma vie misérable, du jour de ma naissance jusqu’à la fin de la mort devant mon juge.

[B]

[Au centre des cercles, une Vierge à l’enfant est superposée à une carte de la Méditerranée. Sur son auréole | Église sacramentelle | Sur son voile | pontifes | Sur sa main droite | ministre | Sur la gauche | prêtres | Autour de l’enfant | peuple chrétien – assomption corporelle de cette mort à la vie éternelle | Sur ses jambes | patrimoine nourricier | Sur ses pieds | femme – époux | La ligne verticale qui la traverse est décrite comme | l’échelle de l’obéissance | De part et d’autre de son cou | malheur à ceux qui placent leur espoir dans ce puits d’immondices | À sa gauche | l’orgueil spirituel s’élevant en hauteur  | À sa droite | le désir charnel descendant vers les choses les plus basses | À sa droite, un enfant dans les langes est surmonté de [B1] | le fils de l’homme dans sa personne mortelle soumise au temps | À droite de ses pieds, un veau tétant [B2] | le fils de la concupiscence de l’abondance de richesses | Un lionceau couché sous sa main gauche [B3] | le fils de la colère dans le trafic du péché | Une tête d’aigle sortant de l’œuf à sa gauche [B4] | le fils de l’orgueil croissant ]

[Notes biographiques, inscrites à l’intérieur du cercle central]

                               24 mars     Conception dans les iniquités, d’un mariage légitime [B5]

                                24 déc.     Naissance dans le péché [2] au lieu de Lomello[3] [B6]

                                  1 jan.     Circoncision des péchés, dans l’adoption du fils de Dieu[4] [B7]

                                 1 juil.     Circoncision du superflu, pour le contentement de la nature [5] [B8]

[C]

[Notes biographiques, inscrites dans les cercles extérieurs]

1         1297

2         1298

3         1299

4         1300        ± 20 avr.
À l’époque où je me suis cogné le front sur une pierre, je me souviens avoir été allaité puis sevré dans la ville de Biella, d’avoir ouvert les yeux aux misères et vanités et d’avoir rencontré, en rentrant au pays, des français qui revenaient de l’indulgence générale [6].

5         1301

6         1302                  jan.
Cette année le seigneur Christ crucifié me fut montré par mon âme, afin que je croie qu’il est le vrai Seigneur, et je n’ai ensuite jamais cru autrement.

7         1303                  jan.     Enfance
On m’annonça mon âge, le jour et l’heure de ma naissance. Envoyé de force aux écoles, je n’arrivais pas à apprendre.

8         1304                  jan.
De retour à Biella, je fus à nouveau envoyé de force aux écoles ; j’appris seulement à lire et former des syllabes.

fin avril
Je jouais à des jeux d’enfants avec ma petite sœur, j’étais à gronder [7]. Dans ce même lieu, je fus confirmé avec elle par l’évêque de Verceil.

9         1305                  jan.
De retour dans ma patrie [Pavie], mon intelligence s’ouvrit admirablement ; beaucoup n’y auraient pas cru, s’il n’y avait eu des témoins ; pourtant, j’apprenais toujours de mauvaise grâce.

                                      fin avr.
Je ne savais résister aux vices infantiles ; je préférais les vacances à l’études des lettres.

10       1306                  jan.
J’ai commencé à savoir décompter les années du Seigneur [8].

2 sept.     Je fus fais clerc par notre évêque, au seul titre patrimonial [9].

11       1307                   Par un rêve, je fus averti d’apprendre davantage.

                                      mi févr.
J’ai changé plusieurs fois de maîtres. Alors, je n’entendais presque jamais personne jurer par le corps ou le sang du Christ, comme on jure maintenant mille fois par jour.

                                      oct.
Nous nous sommes installés au bourg de Bassignana [10].

                                     11 nov.
Je fus envoyé à l’école à Lomello pour apprendre la grammaire.

12       1308
Je changeai d’école avec le même maître à Bassignana. Apprenant prodigieusement sans effort, je fus contraint d’enseigner aux autres ; je m’appliquais surtout à peindre les images.

13       1309           mi févr.
J’ai alors commencé, plein de honte, à aller à la confession.

                                     mai
Au bourg de Bassignana, j’ai entendu pour la première fois nommer les nouveaux noms diaboliques de ces factions qu’on appelait alors autrement [11].

14       1310         22 août
Près de Bassignana, je fus placé pour un temps sur le péage du pont sur le Pô.

                                     oct.
Je fus envoyé de nouveau aux écoles du même maître, dans notre patrie de Pavie.

15       1311                 Adolescence

                                     mai
Je fus envoyé à l’école d’écriture, mais j’appris peu de cet art [12].

                                     1er juin
Un grand conflit éclata dans la ville alors que l’empereur Henri était près de Brescia [13]. Avec l’âge, ma méchanceté s’accroissait ; j’étais déjà captif de plusieurs vices.

                                     oct.
Je fus renvoyé à Bassignana lorsque l’empereur retourna à Pavie.

                                     début nov.
Revenu à Pavie, je restai malade quatre mois de la fièvre quarte.

16       1312                  jan.
Je fus envoyé à l’école d’un autre maître en grammaire et logique.

17       1313                  mai
Je fus envoyé à l’école de chant, non de mon plein gré mais à contrecœur, et me suis donc peu occupé de cette discipline.

18       1314           mi févr.
Alors que le jugement de la miséricorde sur ma maison s’affaiblissait, je fus forcé d’abandonner totalement les écoles [14].

                                     mai
J’ai suivi quelques cours de médecine. Plusieurs fois, je fus envoyé de nuit à la garde de la ville.

                                     début juil.
J’ai commencé à enseigner au fils d’un comte allemand qui était captif avec son père [15].

                                     15 août
Je fus contraint de demeurer avec la femme du seigneur de cette ville qui était alors prisonnier à Milan, pour enseigner les lettres à ses filles, avec peu de succès [16]. De mon plein gré, par zèle pour la faction qu’on appelait ecclésiastique, sans commettre d’effusion de sang ni, sciemment, de violence sacrilège,

19       1315                   jan
j’ai été plusieurs fois impliqué dans des actions illicites. Alors qu’ils étaient pour certains excommuniés et soumis à un interdit général, j’étais parmi eux, sans commettre de crime.

                                     mai
J’ai commencé à apprendre à jouer des instruments de musique, pour l’enseigner aux mêmes filles. J’ai peu appris, et j’y ai peu gagné.

                                     8 oct.
Lorsque la ville fut prise par la partie adverse [17], après avoir accompagné secrètement cette dame, de nuit, jusqu’à Josaphat [18], je ne l’ai plus revue, ni ses enfants [19]. Je suis resté avec un autre seigneur.

20       1316            18 jan.
Avec toute ma famille, nous nous sommes installés à Gênes, certains venant d’abord, d’autres ensuite. Je suis resté peu de temps chez quelqu’un pour enseigner à ses enfants.

                                     fin avr.
Pendant quelques mois, je me suis associé à un maître de grammaire, en partageant les profits.

                                     juin
J’étais alors dans les combats de la chair ; plusieurs fois, j’ai accepté d’être défait.

8 juil.     À l’extérieur, l’infortune de ma famille s’accroissait.

                                     3 sept.
En rêve me fut révélée la représentation du Jugement dernier. Désormais, la miséricorde divine commença à réfréner mes vices. Je commençais à apprendre à enluminer des livres pour subvenir à mes besoins et ceux des miens. Entre les occupations de ce travail, je jetais des coups d’œil furtifs

21      1317                  jan.
aux livres de théologie que j’avais reçu pour enluminer. Peu à peu, je rassemblais mon esprit pour mémoriser les paroles divines. Désormais, dans cette pacifique ville de Gênes, je rejetais dans l’oubli nos factions diaboliques.

                                     5 mai
Par accident, mon petit frère tout simple fut tué avant d’atteindre la puberté. J’en souffris et m’en remis facilement.

                                     3 sept.
Tout devenait hostile entre les mains de mon père, tant pour sa personne que pour ses biens.

                                     26 oct.
À la mort de mon père, dans une terre étrangère, si l’affection pour ma mère veuve ne m’avait retenu, je serais peut-être entré en religion avec mes frères et sœurs.

22       1318                  jan.
Dès lors, de jour en jour, j’ai commencé à ouvrir les yeux intérieurs aux raisons de la foi.

                                     11 avr.
Avec ma mère, mon frère et mes sœurs, je suis revenu de Gênes à Pavie, allant d’adversité en adversité. J’ai retrouvé ma patrie, telle qu’elle est encore, soumise à des sentences d’excommunication et d’interdit [20]. Face à cette double adversité, tant de ma patrie que dans les biens, je vivais du travail de mes mains et me réconfortais à l’intérieur par l’esprit. Peu à peu, j’appris à dire les heures de la bienheureuse Vierge Marie.

                                     8 oct.
Je fus promus, n’étant encore que simple clerc, à une chapellenie de l’église cathédrale, où je fus reçu comme pauvre, nourri par les seigneurs[21] ; j’appris les offices de cette église ; en vain,

23       1319                  jan.
je suis allé à Milan pour recevoir les ordres [22]. J’avais peu de revenus pour vivre, hors le soutien des seigneurs. Je commençai à suivre des cours de droit canon à Pavie.

                                     mars    

J’ai reçu les quatre ordres mineurs à Bologne, de l’évêque,

                                     fin mars
le sous-diaconat et le diaconat de l’évêque de Bobbio, entre Milan et Lodi.

                                     mai
Aux leçons de droit canon, je ne comprenais presque rien, sinon les choses divines.

27 mai     Pour la première fois, j’ai chanté l’évangile.

15 août     Pour la deuxième fois, j’ai chanté l’évangile [23].

                                     2 déc.
J’ai commencé le Livre métrique des paraboles du Christ [24].

24       1320                 jan.    

En vain, je suis allé à Milan pour recevoir l’ordre du sacerdoce.

                                     27 fév.
À l’occasion d’un transfert dans le diocèse de Plaisance, j’ai reçu le sacerdoce à Parme, de l’évêque.

                                     30 mars
J’ai chanté ma première messe dans l’église de Pavie [25]. J’ai commencé à baptiser.

                                     juil.
Entre les travaux manuels dont je vivais, j’ai écrit le Traité des dix commandements. Par prudence, nous nous abstenions d’user de la licence qui nous avait été concédée en secret durant le premier interdit, avant qu’il en soit décidé autrement [26]. Je quittai totalement le diocèse de Plaisance [27].

                                     nov 25
La cause cessant, nous avons repris les usages de l’interdit précédent[28].

25       1321                            Jeunesse

                                     oct.
J’apprenais tour à tour le droit canon et la théologie en écoutant plus qu’en lisant. Ma conscience commença à être oppressée pendant plusieurs années par des scrupules inextricables. Je persistai toutefois dans les études sacrées.

26       1322                  jan.
Je m’exerçais en rédigeant plusieurs traités sacrés.

                                     8 oct.
Alors qu’il passait par Pavie, le très pieux frère Augustin de l’ordre des dominicains, transféré de l’évêché de Zagreb à celui de Lucera, me vit, me donna des conseils bienveillants et approuva les œuvres que j’avais écrites [29].

27       1323               5 fév.
J’assumai pour un temps la cure de la paroisse d’un autre, avec autorisation mais sans percevoir les revenus.

                                     21 oct.
Je fus élu à la chapellenie de saint Raphaël dans l’église de San Giovanni in Borgo, à laquelle je renonçai peu après.

                                     déc.
Je fus élu à la paroisse de Santa Maria in Capella ; confirmé par ordre

28       1324                 jan.
de l’évêque, j’en pris possession. J’ai d’abord commencé à y prêcher continuellement. J’y trouvais plusieurs contradictions, en raison desquelles, sans le savoir, parfois violemment, parfois par crainte, j’offensai ma conscience, ce qui serait trop long à raconter. Entre temps, j’ai traité de plusieurs sujets sacrés, rédigeant plusieurs opuscules ou traités. Comme revenus, je n’ai jamais perçu plus de 10 ou 8 florins, n’ayant d’autre église que celle-là. Je terminai l’opuscule De la passion du Seigneur selon la concordance des quatre évangélistes, et je m’occupai de cette matière.

29       1325

30       1326

31       1327

32       1328          11 juil.
Quittant Pavie, je suis allé à Tortona, puis à Valenza et Alessandria, pour demeurer à Valenza.

                                     3 août
Ce jour, j’étais si faible que je fus laissé pour mort. Je me remis. Nourri comme pauvre clerc, j’ai prêché à Valenza, j’ai appris les sacrements que j’ignorais en partie, en raison des sentences de notre interdit.

33       1329                  jan.
À Valenza, j’ai terminé l’opuscule De la pauvreté chrétienne.

                                     févr.
J’ai corrigé l’opuscule De la pauvreté.

                                     avr.
Je suis arrivé pour la première fois à Avignon, dans une grande pauvreté. Un mois durant, j’ai travaillé à enluminer un livre pour un protonotaire du pape [30]. J’ai ensuite mendié avec des clercs pauvres. Après l’absolution générale donnée par les pénitenciers, le seigneur pape Jean XXII a reçu et vu mon livre, ignorant que j’étais présent. Il m’a pourvu [31]. Je suis retourné à Valenza en ayant déjà commencé à Avignon le livre De la prééminence de l’empire spirituel.

                                     8 sept.
J’ai terminé ce second livre sur l’empire.

                                     10 oct.
J’ai comparu devant le seigneur pape.

                                     24 oct.
Ce jour j’ai transcrit une version corrigé de ce livre que j’avais promis au pape de lui donner, lequel m’a de nouveau pourvu pour le futur [32]. Parmi les angoisses de la pauvreté, après ces absolutions, ma conscience fut rendue bien plus subtile.

34       1330                             Âge mûr

                                     jan.
Ajoutant affliction sur affliction, je me suis totalement abstenu de services religieux, n’obtenant rien des pénitenciers ni du pénitencier majeur [33].

                                     5 mars
Après ces difficultés, je fus enfin absous par le camérier du seigneur pape [34].

                                     (mai)

J’ai plusieurs fois fait supplier le seigneur pape, et lui-même a ordonné plusieurs fois que je comparaisse devant lui, mais rien n’eut alors lieu. J’ai assisté trois fois à la messe et à des sermons du seigneur pape dans l’église cathédrale à différentes occasions.

24 août     J’ai composé un bref Confessionnal de mes péchés.

                                     13 sept.
J’ai vu en rêve une vision terrible du sacrement de l’eucharistie. J’ai composé l’opuscule De la description de Pavie. Au milieu de mes angoisses, le seigneur pape a reçu le livre De la prééminence de l’empire spirituel que je lui avais transmis.

                                     4 déc.
Le seigneur pape m’a pourvu du présent office. Est venue en mon cœur

35       1331               (jan.)
l’idée de faire une Image de la hiérarchie ecclésiastique. J’ai été reçu dans l’office de scribe alors qu’une contradiction était montée contre moi. De même à Pavie pour ma petite sœur, quant à sa réception dans le monastère noble que le seigneur pape lui avait obtenu. Quatorze témoins environ parlèrent en ma faveur. Pendant plusieurs années, cette accusation fut portée contre moi, sans jamais cesser, si ce n’est pendant trois ans. Tout ce que j’acquiers, outre le vivre et les vêtements convenables, je le dépense dans cette affaire. Outre cet office, je n’ai aucun patrimoine nulle part. J’ai une seule paroisse pauvre ; si j’y résidais, je subirais à nouveau une servitude égyptienne [35] ; étant absent, je n’en reçois rien, car un vicaire en est pourvu pour moi. Ma sœur, craignant d’entrer dans un monastère qu’on lui interdisait, a été reçue gratuitement dans un autre.

36       1332          12 nov.     J’ai achevé l’opuscule Des sept paroles de la vierge Marie.

37       1333          1er fév.     J’ai terminé l’opuscule Des promotions de la vierge Marie.

38       1334            17 jan.
Sur ordre du seigneur pape, j’ai travaillé avec nos compagnons dans son palais pendant un mois [36].

                                     31 mars
Ce jour est survenue la maladie. Ayant reçu tous les sacrements nécessaires,

                                     (avril)
pendant le tiers de ce mois, je fus presque mort. Respirant encore, je ne pouvais rien faire de mes membres. Je crois que je me suis rétabli pour avoir donné témoignage de mon obéissance aux clés [37].

                                     3 juin
Ce jour, après les vêpres, avec un serviteur comme témoin, j’ai vu un vase dans les nuages. Étant demeuré muet, à la suite de cette maladie, et le bras droit sans vigueur, j’ai étonnamment perdu une grande part de ma mémoire littérale.

                                     15 août
Cette nuit, j’ai vu en rêve la vierge Marie tenant son enfant dans les bras, triste, assise par terre ; c’est par ses mérites que, à la façon de Job, elle m’a restauré de la perte des richesses spirituelles que j’avais dissipées depuis l’adolescence, après une telle tribulation, non par davantage de savoir littéral, mais doublement par l’esprit.

                                     4 déc.
Ce jour le seigneur pape Jean XXII s’est éteint.

39       1335
Année de l’attente

                                     8 jan.
Consécration du seigneur pape Benoît XII.

                                     1er fév.
À partir de là, je me suis détourné de notre office en raison de la faiblesse de mon bras droit qui, dans les œuvres spirituelles, était plus fort qu’auparavant. Depuis lors, cette main droite a dessiné toutes ces images sans aide humaine [38].

25 avril     Ma mère a quitté ce siècle.

                                     20 mai
Mon véritable sevrage, en apprenant la mort de ma mère.

                                     18 déc.
Le seigneur pape,

40       1336                Année de la rétribution

                                     jan.
Benoît XII, de façon juste et digne, nous a relevé d’une vaine attente [39].

                                     1er mars
L’accusation lancée contre moi a une nouvelle fois été relancée, qui me cause des dépenses.

                                     (mai)
Une fois perdu le savoir littéral, la science spirituelle m’est restituée au double. Ma main droite est faible pour les choses temporelles, fortes pour les spirituelles.

                                     3 juin
Ce jour a été achevé l’œuvre de ce récipient [40].

[D]

[Dans le bandeau extérieur des cercles, des citations de Matthieu, 2,13-15 (la fuite en Egypte) ; Luc 4,16-19 (la lecture d’Isaïe) ; Marc 7,32-34 (la guérison du sourd-muet) et Jean 9,3-7 (la guérison de l’aveugle de Siloé)]

[E]

[Autour des cercles, aux quatre points cardinaux, les symboles des évangélistes. À l’orient, le Christ prend la place de l’homme (Matthieu). Inscrit dans sa poitrine, au-dessus d’un médaillon englobant Marie et Joseph [E1] | Portier de la conscience pure | Sur son auréole [E2] | Christ mystique dans le jugement des pauvres | Au-dessus de sa tête [E3] | prêtre | Au-dessus de ses mains [E4] | diacre – sous-diacre | Dans ses ailes, des citations de l’épître de Jacques, 1,22-25 et du Psaume 95,7-11 |Au sud, le taureau (Luc) [E5] | Lecteur de l’esprit et non de la lettre + citations d’Actes 4,24-27 et de l’épître de Jude, 10-12 | À l’ouest, le lion (Marc) [E6] | Exorciste de toute idolâtrie entouré de citations de la première épître de Pierre, 5,12-14 et I Macchabées 3,4-5 | Au nord, l’aigle (Jean) [E7] | Acolyte des ténèbres issu de la vraie lumière  | Avec des citations de la seconde épître de Jean, 5-7 et d’Apocalypse 12,10-12]

[F]

[Notes aux quatre coins de la planche ; récit selon les âges de la vie]

Garçon de dix ans selon les premiers souvenirs de l’enfance [D1 – autoportrait à dix ans]

Il me semble avoir vu, au temps de mon sevrage, parmi les premières vanités, des jouets de bois habilement recouverts représentant des figures muettes qui, par une manipulation invisible, parlaient et se déplaçaient [41]. Grandissant en âge, j’ai presque toujours vu ou entendu parler dans nos régions des conflits et des guerres. Depuis le jour où j’ai reçu le saint chrême sur le front, dans une autre région, je n’ai plus jamais vu accomplir un tel sacrement ; je n’ai jamais vu consacrer le chrême, je n’ai jamais jusqu’à ce jour vu le baume. Depuis mon enfance, ma famille m’a toujours entraîné parmi ces diaboliques factions dans le malheur de celle qu’on appelle maintenant la faction ecclésiastique. À cette époque, je n’entendais presque jamais quelqu’un jurer par le corps du Christ, personne par le sang de Dieu. Peu à peu ils se sont habitués à jurer par les évangiles et il me semble que j’ai aussi dévié de la sorte. De ma bouche très indigne, presque jusqu’à aujourd’hui, par excès de paroles, j’ai abusé de la foi et de la vérité de Dieu.

Simple clerc de vingt ans [D2 – autoportrait à 20 ans]

Après avoir été fait clerc, sans titre d’église mais par le seul patrimoine séculier, j’ai vécu dans les affaires du siècle. Si la grâce de Dieu ne m’en avais soustrait, j’aurais péri dans ces misères. J’étais déjà habitué aux mensonges. Je n’éprouvais aucun plaisir dans les offices divins. J’allais rarement écouter les prédications dans les églises, mais j’écoutais volontiers les maîtres séculiers enseigner les écritures saintes. Les cours de grammaire m’étaient désagréables, ceux de logique m’ennuyaient encore plus. L’enseignement de la composition littéraire et l’apprentissage, sans maître, des vers et des rythmes, me plaisaient beaucoup. J’aimais aussi écouter les fables, les réciter, lire dans des livres en vernaculaire italien et français et traduire dans ces langues des textes latins [42]. Quoi d’autre ? Nourri parmi les bêtes, éduqué parmi les fauves, bien que j’ai appris des miens des mœurs conformes à la raison, je n’ai jamais su m’écarter des coutumes bestiales. Alors que nous avons d’innombrables fauves, je n’ai jamais vu un loup adulte vivant, un lion, un sanglier ni d’autres espèces ; en revanche, j’ai vu beaucoup de tels fauves morts. Il n’est pas étonnant qu’ayant vécu parmi des bêtes vicieuses, je sois préservé des fauves de la nature.

Prêtre à trente ans [F3a – autoportrait à 30 ans]

Il y avait une telle bestialité en moi que, bien qu’ayant l’apparence d’un lettré, âgé de plus de vingt ans et suivant une leçon sur les Décrétales avec un maître moins cultivé que moi, celui-ci comprenait clairement toutes les notions juridiques alors que je ne comprenais aucun de ces termes. Je ne savais pas ce que voulait dire appellatio, litis contestatio, constitutio, electio, et une quantité d’autres mots, que j’ai mieux appris dans ce lieu raisonnable [43]. Ayant grandi au milieu des sentences de malédiction, rendu vagabond dans l’exil, ce qui semblera peut-être incroyable à beaucoup, je n’ai reçu le sacrement de l’eucharistie des mains d’autrui que trois fois, lorsque j’ai reçu l’ordre du diaconat et celui du sacerdoce, puis ici, à l’article de la mort. Après avoir été fait prêtre, j’ai été appelé dans une paroisse vacante pour aider dans certains cas ; je n’avais jamais vu apporter le sacrement de l’eucharistie à un infirme, si ce n’est peut-être une fois ou deux dans mon enfance ou ma jeunesse. Et il a fallu que je m’instruise auprès d’un autre prêtre. Par la suite, j’ai administré ce sacrement à beaucoup de personnes de très nombreuses fois, que ce soit seul, à des malades au lit ou, devant l’autel, à des femmes enceintes peu avant le terme. J’ai baptisé d’innombrables enfants. J’ai entendu les confessions des malades et des bien portants, et j’ai imposé des pénitences, quoique maladroitement. Dans mon ignorance, j’ai parfois omis de les annoncer aux malades. En cela et en bien d’autres choses, j’ai enfreint nos statuts sans le savoir.

[F3b – Note au-dessus de ce passage, plus tardive]

Quiconque glorifiera ou honorera cette bête corruptible et mortelle, au-delà du vivre et du vêtement convenable, aura sur lui la malédiction de Jacob sur Dan, qui dit en Genèse 49 : « Que Dan devienne un serpent sur la route, une vipère sur le sentier, qui mord le sabot du cheval pour faire tomber son cavalier au sol. » En effet, dans notre ville de Pavie, sous le pied arrière gauche du cheval de bronze qui porte un cavalier dans la statue du Regisol ou Radisol[44], une petite chienne semble mordre le sabot qui regarde vers la maison où j’ai vécu, en préfiguration de ce jugement.

Le scribe de votre pénitencerie à quarante ans [F4 – autoportrait à 30 ans]

Approchant de mon âge accompli, j’ai quitté les loups rapaces qui, bien qu’ils n’aient jamais porté la main sur moi avec violence, m’ont cependant soumis, avec nos autres frères prêtres à un tribut servile [45], pour rejoindre le parti ecclésiastique qui se glorifie du nom de la liberté. Je fus établi, en tant que pauvre, nu et fugitif, à l’administration des sacrements avec plusieurs autres. Appelé une fois à conférer l’ultime onction à des malades, j’ai dû confesser que je n’avais jamais vu conférer un tel sacrement. Par la suite, j’ai vu une fois cela faire, et j’ai conféré une fois ou deux ce sacrement, mais maladroitement. Pour ce sacrement et d’autres, je ne connaissais pas les paroles exactes. Jusqu’à présent, je n’ai jamais béni de noces. Dans notre ville, je n’ai jamais pris part à la célébration d’obsèques solennelles des défunts laïcs, mais uniquement dans mon exil. On trouverait encore en moi de nombreux résidus rustiques de Babylone [46], si d’autres sages devaient en juger, dans mes gestes, mes attitudes, ma façon de marcher comme un lion, de parler, de manger, de boire, de célébrer le rite selon l’usage maternel [47], et même de rire pendant l’office, sans distinction en toutes choses. Il n’est pas étonnant que d’une si grande prostituée provienne une telle dépravation, si bien qu’on ne peut porter aucune foi à ses jugements, puisqu’on se parjure mille fois par jour pour quelque vil mensonge. Je suis donc venu supplier votre béatitude, et non la personne du seigneur Benoît, de me faire justice après m’avoir donné votre absolution.

[G]
[Aux deux extrémités du diagramme]

Alpha [G1] | Sceau de la monarchie

Oméga [G2] | Diadème du roi des bêtes sauvages

[H]

[Autobiographie versifiée]

[H1]

c’est-à-dire 20 ans             à la pratique d’une tâche        trente ans        du gouvernement de soi         quarante ans          en richesses spirituelles

En quatre lustres    d’impuissance,              six                d’ignorance,                et huit              de pauvreté

agir                  se gouverner    de quoi subvenir aux pauvres de foi et non d’orgueil, par son esprit.

C’est à peine si jamais il pourra,                  saura         et aura.

[H2]

la région occidentale         l’Italie                                  le fleuve Tessin                       sous-entends le nom de Tessin

Vers le couchant     du latin                                          liquide                               autrefois dénommée,

une ville                                                                               est dite                            Pavie,          de « pape », qui veut dire admirable

Il est une place forte qui à présent porte                un nom                             admirable [48]

[H3]

Où est né celui qui a tiré ces vers à la lumière

C’est son sens dans le livre

de Papias et dans le Catholicon                                                       expose en forme de corbeille                                     son nom                   de menues branches d’osier

Dont le prénom broie [49],    qui tisse                               sa racine         en un bois flexible [50]

Notes

[1] Palatinus latinus 1993 11v

[2] Double allusion au Psaume 50,7.

[3] Bourg situé à 30 km à l’ouest de Pavie (voir carte p. 54).

[4] Son baptême.

[5] Cette expression ne désigne aucun sacrement chrétien.

[6] Lors de son retour à Pavie, Opicino a croisé des pèlerins revenant du jubilé célébré à Rome.

[7]  On peut aussi traduire ce passage de cette manière : « Comme je jouais à des jeux d’enfants avec ma sœur, en étant le moins à gronder. »

[8] Apprentissage du comput ecclésiastique.

[9] Réception de la tonsure, après avoir fait la preuve d’avoir un patrimoine familial suffisant.

[10] Bourgade du Piémont, située sur la rive sud du Pô, au sud de Lomello.

[11] Les deux factions de Pavie étaient auparavant connues sous les noms de Fallabrini et Marcabotti.

[12] L’art d’écrire est l’art de la composition épistolaire et littéraire.

[13] Pendant le siège de Brescia (19 mai-5 septembre 1311), inquiet de l’emprise sur l’empereur que prend Matteo Visconti, Langosco expulse de Pavie la faction gibelline des Beccaria.

[14] Allusion à des difficultés économiques de son père, marchand.

[15] Le comte Jean de Saarbruck-Commercy avait accompagné Henri VII, avec son fils Simon.

[16] Langosco avait été capturé en août 1312, lors d’un assaut contre Plaisance. Pendant trois ans, Pavie fut gouverné par ses fils, avec le soutien du roi Robert de Naples.

[17] Le 6 octobre, Stefano Visconti prit Pavie par surprise.

[18] Monastère Sainte-Marie de Josaphat.

[19] Opicino écrit « ses fils » [  filios], ce qu’il faut sans doute entendre comme terme générique.

[20] Depuis octobre 1317, Pavie est sous le coup d’un interdit ecclésiastique.

[21] Les chanoines de la cathédrale. La chapellenie est un titre mineur, sans prébende.

[22] Du fait de l’interdit, Opicino est contraint de recevoir les ordres en dehors du diocèse.

[23] En raison de l’interdit, seules les fêtes majeures sont célébrées – ici, Pentecôte et Assomption.

[24] Ce premier écrit, perdu, devait être une versification rythmée de certaines paraboles évangéliques.

[25] Veille du dimanche des rameaux.

[26] Un nouvel interdit a été prononcé lors de l’excommunication de l’évêque Isnardo Tacconi en août 1319.

[27] Opicino a été fait titulaire d’une église dans le diocèse de Plaisance, afin de pouvoir être ordonné prêtre, en cédant rapidement cette cure à un autre.

[28] Un nouvel évêque est nommé, Giovanni Beccaria, abbé du monastère San Pietro in Ciel d’Oro ; bien que de la famille Beccaria, il appartient au parti guelfe.

[29] Augustin Kazotic OP.

[30] Le titre est trop général pour que l’on puisse identifier cette personne.

[31] Le pape lui accorde l’expectative (c’est-à-dire, l’accès futur à un bénéfice lorsque celui-ci sera vacant) d’un canonicat à l’église San Iventio de Pavie.

[32] À la précédente s’ajoute une nouvelle expectative pour un canonicat dans la cathédrale de Pavie.

[33] Gaucelme de Jean, cardinal-prêtre d’Albano, beau-frère de Jean XXII.

[34] Gasbert de Laval, archevêque d’Arles.

[35] La servitude désigne le paiement de taxes au pouvoir civil.

[36] Opicino et ses collègues recopièrent des documents liés à la querelle de la vision béatifique.

[37] Allusion au pouvoir du pape.

[38] Opicino ne peut dessiner que des œuvres inspirées.

[39] Allusion à l’annulation de toutes les expectatives accordées par Jean XXII.

[40] L’ensemble du dessin représente donc la vision du récipient dans les nuages.

[41] Il s’agit bien sûr de marionnettes.

[42] Le français et le provençal sont des langues littéraires courantes en Italie du Nord.

[43] À Avignon.

[44] Statue impériale romaine placée sur la place devant la cathédrale de Pavie.

[45] Lors de l’occupation de Pavie par Louis de Bavière, le clergé fut soumis à un impôt.

[46] Pavie est ici désignée d’après une image de l’Apocalypse, comme la « grande prostituée de Babylone ».

[47] C’est-à-dire, selon les usages locaux de Pavie.

[48] Dénommée dans l’antiquité Ticinum, la ville prit le nom de Papia à partir du vie siècle.

[49] M. Feo, « Il nome di Opizzino » in Margarita amicorum. Studi di cultura europea per Agostino Sottili, Milan,
2005, t. 1, p. 257-258, propose de considérer frendit comme un verbe substantivé : « dont le nom est “broie-parole”. »

[50] Je remercie Pierre Vesperini pour son aide dans la traduction de ce poème.