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LES TEXTES D’OPICINO

SOME TEXTS BY OPICINO DE CANISTRIS

Entre les chapitres de Dialectique du monstre sont intercalés des traductions
de quelques textes d’Opicino de Canistris, extraits des manuscrits
Vaticanus latinus 6435 et Palatinus latinus 1993.
Ces textes sont reproduits ici en intégralité.

Comment cette œuvre a été composée

Après l’opuscule De la prééminence spirituelle de l’empire, alors que j’étais encore dans le sein maternel du savoir, j’ai été poussé, sous l’inspiration du Seigneur, à réaliser une description de la hiérarchie ecclésiastique, accompagnée d’un opuscule d’explications, dont je ne connaissais ni la force ni l’esprit. En raison d’une précipitation à naître avant terme, j’ai plusieurs fois voulu l’offrir au seigneur pape, sauf que le Seigneur avait décidé de disposer autrement mes pensées.

Commençant donc à naître dans l’année du Seigneur 1334, j’ai recommencé à neuf le tableau de la hiérarchie, en regard duquel j’ai peu à peu corrigé l’opuscule d’explications. Sur ce tableau et sur les propriétés des évangiles, pour partie avec ma conscience, encore très grossière et n’ayant que peu de clarté jusqu’à l’année de l’attente [1335], ouvrant légèrement mes yeux intérieurs pour discerner les images de la terre et de la mer et les confronter avec ma conscience, j’ai composé un second opuscule d’explications sur dix cahiers de papier, n’ayant encore qu’une compréhension sauvage des mots (intellectu silvestri verborum).

La même année de l’attente, comparant dans ma conscience les propriétés des évangiles avec les dites tables, pendant mes travaux assidus au bureau de la Pénitencerie, malgré mon infirmité de la main droite, sous la pression de grandes et terribles tentations dans ma poitrine, j’ai rassemblé et écrit plusieurs témoignages sur des petites feuilles de papier et de parchemin (per minutas pecias papiri et carte), bien qu’ils semblent très sauvages. Cherchant à parvenir à la connaissance de la vérité par tous les moyens, après avoir dessiné de nombreuses roues de différentes formes sur des feuilles de papier seulement, j’ai finalement achevé la première roue de cet ouvrage, sur parchemin, d’un martyrologe pour toute l’année. Sur cette matière et toutes les autres, j’ai rempli, à toute hâte et en cachette, d’innombrables petites feuilles, tant de papier que de parchemin, de témoignages très sauvages, ayant toutefois du sens (sententialium tamen) et ne déviant en rien de la foi catholique, sous la dictée de ma conscience, selon mon avis et non celui d’autrui si ce n’est sur certains points dans la malice générale, mais sans prononcer le jugement de quiconque.

En cette même année de l’attente, puis l’année suivante de la récompense [1336] et jusqu’à cette présente année de la rénovation [1337], travaillant jour et nuit, pour partie au bureau de la Pénitencerie, que j’ai été contraint d’abandonner, pour partie à cet ouvrage, j’ai rempli de nombreuses autres feuilles, grandes et petites, en papier et parchemin, de témoignages innombrables, en partie sauvages et en partie domestiques.

Durant ces trois années, j’ai rempli sans cesse d’innombrables feuilles de parchemin – aussi bien de grande taille que de toutes petites pièces – de diverses images et cercles pour décrire le globe terrestre et d’autres figures sacrées, accompagnées de nombreux écrits en témoignage, avec une telle diversité dans toutes ces essais qu’aucune de ces œuvres ne ressemble à une autre.

En cette année présente, depuis la nativité de saint Jean Baptiste jusqu’à aujourd’hui, j’ai écrit ces derniers cahiers de papier. À l’exception de certaines notes relatant des méditations sacrées, j’ai été très bref sur chaque point, me retrouvant dans la situation de celui qui se sert d’une cuillère pour retirer peu à peu les gouttes de la mer de cet abîme afin de les transvaser dans le petit trou de ce livre [1]. Qu’il soit par la suite donné aux savants et plus intelligents que moi d’y réfléchir.

[1] L’image provient d’une anecdote apocryphe concernant saint Augustin confronté à un enfant sur une plage, transvasant l’eau de la mer dans un trou dans le sable. L’enfant se révèle être un ange qui déclare qu’il lui sera plus facile d’accomplir cette opération qu’à Augustin d’expliquer le mystère de la Trinité.

De la conservation du trésor caché jusqu’au temps voulu

Jusqu’à présent, cette œuvre n’a été révélée à personne, si ce n’est à certains qui ne pouvaient comprendre, tandis que je gardais le silence .

Des nombreuses tentations par lesquelles je suis passé,
et les tourments qu’elles m’ont causés

On peut difficilement comprendre les si grandes tentations que j’ai endurées, la torture des troubles de conscience que mon esprit a supportée depuis que je suis devenu prêtre, à moins d’en avoir subi de pareilles. Aussi souvent que je renouvelais ma confession, j’en étais plus gravement assailli, sans que ma conscience soit capable de passer à autre chose ; non à propos de fautes qui étaient alors actuelles, mais déjà passées ; non par des péchés contre le droit divin ou les articles de foi, ni des crimes contre la chair ou l’esprit, ce dont ma conscience était soulagée une fois que je les avais évacués au moyen d’une confession continue, mais par certaines ambiguïtés du droit canon. Celui-ci, plus sévère contre les plus rigides, comme le jugement l’exige, endurcit par sa rigueur les plus souples à lui obéir davantage [1]. Ce n’est pas l’Église ou le prince législateur de l’Église qui pèche en cela, mais le manque de discernement de l’Église sacramentelle, depuis ses membres jusqu’à sa tête.

Une fois ordonné prêtre, alors que j’avais gardé ma conscience indemne quelque temps, je suis retourné suivre les cours sur les Décrétales que j’avais commencé à suivre avant de recevoir les ordres, vers le mois où règne le Scorpion qui frappe les hommes de sa queue [octobre 1321]. Ma conscience commença alors à se demander si j’avais enfreint en quoi que ce soit le droit canon, comme si le Christ avait établi celui-ci par son vicaire – ce qui est le cas en vérité, comme je le croyais et le crois et n’ai jamais cru rien d’autre, comme je le confesse à notre Seigneur et à son Christ [2]. En effet, lorsqu’on reçoit ou qu’on administre les sacrements, de si nombreuses circonstances sont nécessaires à l’accomplissement du rite que si l’une vient à manquer, il faut y suppléer selon les formes et les canons. J’étais tellement honteux d’admettre de telles choses qu’aucune pudeur ne me retenait d’en faire la confession [3]. Ma conscience avait tant de scrupules qu’elle mettait en doute tout ce que je tenais pour certain. Par exemple, il me semblait que certains évêques parlaient de « collation des clefs » lors de la collation de l’ordre sacerdotal. J’imaginais d’autre part que cela avait été oublié dans mon cas, comme pour de nombreux inconnus ordonnés par un autre évêque. J’imaginais encore plus fortement que, si cela avait été omis, l’ordination n’était pas parfaite, que ce soit pour consacrer l’hostie ou pour absoudre quelqu’un. Une autre grande sottise me faisait imaginer que quelque chose avait été omis dans la formule de collation de l’ordre. Cela ne m’était ni totalement certain, ni totalement douteux, mais dans une telle hésitation, le jugement de la raison me faisait tantôt croire que c’était certain, tantôt mon imagination mettait cette certitude en doute. Je ne cessais pas pour autant d’accomplir rituellement les sacrements, mais en les célébrant, il m’arrivait souvent de douter avoir consacré le corps et le sang du Christ ou prononcé l’absolution selon les formes.

Je croyais alors fermement à tous les sacrements, comme je le crois encore, mais seule cette tentation me plaçait dans le doute, quant au fait et non à la foi. Après avoir pris conseil auprès de plusieurs maîtres, un par un, en confession ou autrement, et avoir consulté le pontifical [4], je n’ai jamais pu me reposer sur une certitude de fait. Le temps passant, la mémoire revenant, j’ai été conduit du doute à la certitude, quant au fait d’avoir porté la main sur des clercs, sans effusion de sang, comme cela arrive aux enfants ou adolescents [5]. Ayant reçu l’absolution, qui valait à dire que je n’encourais pas de peine canonique, ma conscience n’a pu être soulagée avant que je reçoive ici l’absolution générale [6]. Mais ensuite, pendant quelques jours, avant de savoir que j’obtiendrais le présent office, je me suis demandé si j’avais bien été absous de mon irrégularité par les pénitenciers du siège apostolique – comme ils le peuvent le faire en vérité. J’ai écrit ailleurs sur mes autres tourments .

J’ajoute toutefois [7] : est-ce que, pendant que j’avais oublié l’absolution des coups, la collation, l’élection ou la confirmation de ma paroisse présente ont eu lieu canoniquement ? Exposons les termes de ce cas. Voici quelqu’un qui détient un bénéfice ecclésiastique et qui, avec le temps, pour garder sa conscience indemne, se rend au siège apostolique et obtient, par précaution, de notre office, des lettres d’absolution générale. Un peu après lui revient en mémoire une autre sentence canonique qu’il avait encouru avant de recevoir le présent bénéfice ; il avait accepté ce dernier, en ne se souvenant pas de cette sentence, ce qu’il n’aurait pas fait s’il s’en était souvenu. Si la rigueur du droit canon le rend indigne, il en provient un très grand scandale ; car comme il possède une bonne réputation, que personne ne lui reproche cette sentence et qu’il n’a conscience d’aucune sentence lorsqu’il a accepté l’église, s’il demande à nouveau à l’évêque de lui confirmer cette église, l’évêque refusera peut-être de le faire ; alors, celui qui avait bonne réputation sera réputé plus grand pécheur qu’il n’est, puisqu’une telle sentence, auprès de Dieu, n’est pas considérée comme un péché, ou à peine, l’ignorance valant comme excuse.

Que le Saint Siège veuille bien résoudre ou éclaircir ce cas, pour éviter, par miséricorde, tant de périls pour les âmes, sans quoi un doute de ce genre contraindra beaucoup de personnes à de tels tourments. En effet, à l’époque où j’avais des doutes sur mon ordination, l’église cathédrale ayant été profanée, j’ai célébré une messe par dévotion dans un monastère de religieuses. Maintenant je discerne dans ce monastère ma famille, les nerfs entortillés des testicules du Léviathan dans la Pavie universelle.

Fait le 7 des calendes de novembre, le vingtième dimanche après la Pentecôte.

[1] Jeux de mots en série sur la “rigueur” du droit : plus dur face à ceux qui sont astreints à des normes supérieures, il s’abat plus durement sur les souples.
[2] Opicino se corrige, aussitôt après avoir émis un doute sur l’autorité divine du droit canon.
[3] Jeu de mots sur les double sens de verecundia (“pudeur”, “honte”) et confessio (“aveu”, “confession”). La honte, scolaire, de ne rien comprendre au droit, est avouée sans vergogne dans la confession.
[4] Recueil contenant le rituel des cérémonies réservées à l’évêque.
[5] Allusion aux événements mentionnés dans l’autobiographie, lors du siège de Pavie, dans la seconde moitié de l’année 1314.
[6] Distinction entre l’absolution d’une sentence canonique (par exemple, une excommunication) et l’absolution sacramentelle du péché prononcée en confession.
[7]  S’il ne manque pas un mot dans cette phrase, il faut comprendre le verbe addo au sens de “j’ajoute une question”. La question posée est typique des cas de morale pratique discutés lors de séances de Quodlibet. Sous cette forme, Opicino évoque plus clairement son cas personnel.

Comparaison du corps personnel au corps de l’Europe
[1er septembre 1337] 

En ce jour, l’histoire de Job s’accorde bien au récit évangélique [1] de l’homme dépouillé, roué de coups et laissé à demi mort, comme s’il descendait de la cour de la poitrine de Jérusalem à Jéricho, c’est-à-dire à Luna [2] en Italie, ville détruite, sise entre le ventre de la Lombardie et la cuisse droite de la Toscane – comme a été détruit le monastère de Jéricho à Pavie, à ce que j’entends dire. L’Europe mutilée signifie l’homme laissé à demi mort comme Job, l’Afrique moqueuse signifie le prêtre ou le lévite qui passe sans compatir, mais l’Asie, semblable à un arbre, signifie le Samaritain qui s’approche, poussé par la miséricorde envers ce blessé. La vigne de la poitrine exige d’être davantage circoncise [3] que celle du ventre. Moi, infirme, je témoigne dans mon corps de la disposition de l’Europe. Le nombril de ma Pavie, c’est-à-dire de mon ventre, un peu plus profond, presque comme un trou, ressemble à Venise [4]. La densité des poils de mon cou est l’abondance des vignes de Gascogne. De même, l’épaisseur des poils de ma poitrine signifie les vignes des régions de Provence. Les poils de mon ventre sont les vignobles de Lombardie. Mes jambes poilues sont l’Italie orientale et la Dalmatie avec la Slavonie, qui doivent être, à ce que je peux en juger, abondantes en vignes. En revanche, mon dos n’a presque aucun poil, c’est-à-dire que l’Allemagne n’a que peu de vignobles. Mon bras gauche poilu soutient le dos de l’Allemagne, alors que mon bras droit ne peut le faire aussi facilement, en raison des lésions de la partie droite de mon corps. Ce n’est donc pas sans raison que la partie droite de mon corps, le long du littoral méditerranéen, du sommet de l’Espagne jusqu’à la plante de la Calabre, abonde en vignes et en oliviers, afin que là où mes blessures sont les plus grandes se trouvent davantage de vin et d’huile, ce dont je laisse l’explications aux plus savants. Lorsque j’aurais guéri, redevenu maître de mon corps l’Europe, le peuple chrétien sera révélé comme maître de toute l’Europe.

[1] Évangile de Luc 10,29-37.
[2] Ancienne ville marquant la limite entre Étrurie et Ligurie, plusieurs fois détruite, par les Vikings et les Arabes, Luna est l’exemple d’une ville déchue, également cité par Dante en Paradis, XVI, 73.
[3] Le mot est employé au sens littéral de taille de la vigne.
[4] Opicino désigne la ville par son appellation antique, castra Venetorum, “camp des Vénètes”.

De la disposition spirituelle de l’Europe comparée à celle de l’homme
[13 septembre 1337] 

[…] Me voici, l’Europe, qui confesse mes délits, non pas aux oreilles mais aux yeux de tous les présents, selon les propriétés des membres à mon service. Mon bras de Provence, que l’Afrique m’a enlevé quand les barbares ont envahi la Provence, se réjouit pour rien de la paix sur terre ; mon bras d’Allemagne souffre de l’absence d’empire temporel ; mon pied de Calabre a l’espoir absurde de traverser la mer pour obtenir la victoire en Terre Sainte ; mon pied de Béotie a la vaine crainte de devoir se défendre d’une servitude misérable. Le Seigneur, par sa miséricorde, en me ramenant à la lumière, a transpercé mes chairs de clous par sa crainte, comme vous pouvez le voir clairement. Mon pied gauche est déjà cloué, pour marcher plus sûrement sur le scorpion de Galatie. (Au moment où j’écrivais ceci, mon pied gauche a été piqué ; je me suis retourné et j’ai vu un scorpion par terre, presque immobile, que j’ai transpercé d’un fer pour l’étouffer plus vite dans l’huile.) De même, mon pied droit est percé d’un clou, dont la pointe émoussé a sous elle Crotone [1], si bien que je peux appeler ma chausse « cothurne » [2], c’est-à-dire chaussure de paysan. Désormais toutes mes affections sont transformées de vices en vertus. Je me réjouis de la joie spirituelle de mon prochain, je m’afflige de la méchanceté des pervers, j’espère la conversion du plus grand nombre et je crains les périls de ceux qui vont chuter, et cela envers mon prochain. Quant à moi, je me réjouis de l’adversité, je m’afflige de la prospérité temporelle, j’espère être sauvé par la miséricorde divine et je crains les jugements secrets de Dieu. Derrière mon pied gauche, dans mon dos, coule le grand fleuve Danube, de « Dan » qui veut dire jugement, et « dubium », comme tous les jugements dont je doute.

[1] Ville de Calabre, dans la pointe de la botte.
[2] Sandale à semelle épaisse.

Les propriétés du cœur de la mer, de la poitrine et du ventre de l’Europe
[19 avril 1338]  

De même que le cœur de la mer a sur sa droite l’agitation des vents marins entre Reggio et Messine, à ce que j’entends dire, comme un poumon dont les battements enflamment davantage le cœur d’un feu perpétuel qui maintient les marmites bouillantes [1], ainsi la poitrine de l’Europe a comme un poumon, depuis Arles dont les moulins sont mus par le vent, sous des vents puissants jusqu’à Lyon, comme un cœur dont l’affliction [2] s’étend jusqu’à Vienne – c’est-à-dire la crainte du feu de la géhenne, qui est appelé vulgairement feu de Saint-Antoine [3]. Les montagnes qui séparent les fleuves de la province d’Embrun de la province d’Aix désignent le foie qui épure le lait et le sang des immondices. Les montagnes qui séparent la province d’Embrun de celle de Milan désignent l’estomac dont les déjections descendent en Lombardie, où l’on se bat chaque jour pour des ordures. L’efficacité du foie est démontrée par les reins où se séparent le Rhône, au sang mêlé d’eau, et le Tessin dont les urines limpides descendent jusqu’au tumulte du Pô. Depuis les reins jusqu’au dos s’écoule le Rhin, qui purge les parties les plus reculées. Tout ceci sont des paraboles, dont le sens devra être exposé par des sages.

[1] Les vents du détroits de Messine agiraient comme un soufflet entretenant le feu de l’Etna.
[2] Association de mots entre Lugdunum (“douleur”) et luctus (“chagrin”).
[3] L’ordre hospitalier de Saint-Antoine a pour première mission de soigner le mal des ardents.

Du savoir naturel
[Vaticanus latinus 6435 52r, figure 21 du livre.]

Il existe un certain genre de tortue qui a le dos couvert d’écailles, le ventre et la poitrine pareillement recouverts, que l’on appelle dans le parler de Pavie gandalabra ou gandalaura (avec l’accent sur le la), ailleurs « serpent » ou « double coupelle », et ailleurs encore tartuta ou tartua (avec l’accent sur le tu). Certains disent, mais c’est une fable, qu’une poule enfermée entre une coupe et une coupelle a été transformée en cet animal dont les chairs, comestibles, ont une saveur proche de celle de la poule. Je viens à l’instant d’observer cette tortue plus attentivement et soigneusement que d’habitude. Elle compte onze écailles sur le ventre, trente-huit sur le dos, soit quarante-neuf en tout, c’est-à-dire sept fois sept – ce qui n’est pas sans mystère. Si l’on ajoutait deux autres pieds à ce quadrupède, il ressemblerait beaucoup à la Tarasque. Il y a, sur ses écailles, des formes ciselées qui semblent produites artificiellement. Parmi celles qui sont à gauche du ventre, on voit apparaître une main droite humaine, fermée et serrée, le pouce un peu écarté ; à droite, comme un serpent ou un dragon. Et de même que cette espèce de tortue se nourrit de puces, à ce qu’on dit, en allant autour de la maison, la Tarasque mangeait les humains en nageant dans le Rhône. Lorsqu’on la laisse libre, elle sort sa tête, ses pieds et sa queue ; mais lorsqu’on l’attrape, elle cache tous ses membres.

[Autour de la tête | Les armes d’Achille | au-dessus du dessin du ventre | L’abréviateur d’Homère sur les guerres troyennes, au livre 18 [1] : « Aussitôt les armes forgées par un art divin, Thétis / les apporte et s’envole ; après que le grand Achille / se soit couvert du bouclier, les figures qui l’ornent deviennent atroces. / Celui qui détient la puissance du feu y avait caché son art. » | sur les côtés | courbure du dos | plat du ventre et de la poitrine]

C’est ainsi qu’un savoir constitué, que l’ingéniosité humaine a élaboré au moyen de signes embrouillés, pour la confusion des simples, est transformé par l’Esprit de vérité en leçon du savoir naturel que chacun peut et sait lire, si seulement il le veut, tant les ignorants que les savants. Jusqu’à présent, je ne croyais guère que les images des humains et d’autres animaux pouvaient être ciselées dans de nombreuses pierres précieuses. Désormais, par de tels arguments, il me faut croire tout cela. 

Moi, l’Europe, si j’avais dans ma poitrine le ver rongeur, comme la Tarasque dans la Rhône habitant à Nerluc, c’est-à-dire dans le lieu noir de la conscience de ma poitrine, je serais une grande pécheresse. Désormais, j’y possède la vraie lumière de mon Seigneur, dont j’ai préparé la demeure. L’Europe de la grande Pavie, une fois rejeté de sa poitrine le serpent à écailles, offre le témoignage de Sainte-Thècle, comme un toit protégeant le Christ dans sa poitrine.

[1] Epitome Iliados Homeri, v. 864-867, dans Poetae latini minores, N. Lemaire (éd.), Paris, Didot, 1824, p. 589.